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Alexander Langer - Cher Saint Christophe

Je ne sais pas si tu te souviendras de moi comme moi je me souviens de toi. J’étais un jeune garçon et je t’apercevais sur les murs extérieurs des chapelles de montagne. C’étaient des fresques souvent ternies, mais encore parfaitement lisibles. Tu étais un géant barbu qui portait un enfant sur ses épaules et l’aidait à traverser un fleuve. On voyait bien que cet acte te demandait un effort suprême, mais il te donnait à la fois un sentiment de joie suprême. J’ai demandé maintes fois à ma mère de me raconter ton histoire. Elle n’était ni spécialiste de l’hagiographie ni particulièrement pieuse, mais ses récits étaient passionnants … C’est pourquoi je n’ai jamais su ni ton véritable nom ni ta place officielle parmi les saints de l’église (et je crains que tu aies été victime d’une épuration récente, suite à quoi tu as été dégradé au rang de saint de moindre importance et ils en sont même arrivés à mettre en doute ton existence). Néanmoins je me souviens bien de ton histoire, au moins des traits essentiels. Tu sentais en toi une grande force et une réelle volonté d’agir. Après avoir combattu et avoir été respecté et honoré pour ta force et les victoires remportées, sous les enseignes des seigneurs les plus importants de ton époque, tu avais le sentiment d’avoir perdu ton temps. Tu avais décidé de te mettre au service d’un seigneur qui valait vraiment la peine d’être suivi, d’une Grande Cause qui méritait plus que les autres. Tu étais peut-être fatigué de la fausse gloire et tu voulais acquérir la vraie gloire. Je ne me souviens plus comment tu es arrivé à t’installer près d’un fleuve dangereux pour aider les gens à le traverser - grâce à ta force exceptionnelle - ni comment tu as pu accepter un service si humble qui ne correspondait pas à la Grande Cause que tu cherchais. Par contre je sais encore très bien que ce fut là qu’on te demanda un service qui de prime abord paraissait bien “au-dessous” de tes forces: prendre un enfant sur tes épaules et l’emmener de l’autre côté, une tâche qui ne nécessitait pas un géant comme toi avec tes grosses jambes bien musclées. Ce n’est qu’au milieu de la traversée que tu t’es rendu compte que tu avais accepté la tâche la plus difficile de ta vie. Tu as eu bien du mal et tu as dû déployer toute ta force pour arriver sur l’autre rive. Ce n’est qu’après que tu as compris qui tu avais porté et que tu avais trouvé le seigneur qu’il valait vraiment la peine de le servir. C’est ainsi que tu as reçu ton nom …

Pourquoi m’adresser à toi au seuil du XXIe siècle? Parce que je pense qu’aujourd’hui beaucoup de gens se retrouvent dans une situation semblable à celle que tu as connue. Et puis parce que je crois que la traversée qui nous attend demande des forces incroyables comme la tâche que tu as dû accomplir cette nuit-là, si bien que tu as eu peur de ne pas réussir à l’accomplir. Je voudrais tant que le récit de ton aventure fût une parabole qui nous montre ce qui nous attend.

Malgré les efforts considérables déployés, toutes les grandes causes ont déçu (et beaucoup d’entre elles étaient sans doute nobles et importantes). De nombreuses bévues ont été commises et de nombreuses illusions et auto-illusions ont été générées. Il y a eu beaucoup d’échecs. Des choix et des inventions, que l’on croyait utiles, ont eu des conséquences non voulues (et irréversibles).

Les poisons chimiques utilisés pour « améliorer » la nature reviennent en boomerang: ils s’accumulent ou se déposent dans nos organismes. Tout devient marchandise qui a un prix: on peut tout acheter,  tout vendre ou tout louer. Même le sang (des vivants), les organes (des morts et des personnes vivantes) et l’utérus (des mères porteuses – la gestation pour autrui).

 Tout est devenu faisable: du voyage interplanétaire à la perfection meurtrière d’Auschwitz, de la neige artificielle à la création et à la manipulation arbitraire de la vie en laboratoire.

 La devise olympique est devenue la loi suprême et universelle d’une civilisation vouée à l’expansion illimitée: citius, altius, fortius, plus vite, plus haut, plus fort, il faut produire, consommer, se déplacer, s’instruire …. bref, être en compétition. La course au « plus » l’emporte, sans entraves et sans retenue, le modèle de la compétition est la matrice établie et exagéré d’un style de vie qui paraît irréversible et sans bornes. Le progrès, caractérisé par le dépassement des limites, l’élargissement des frontières et la poussée de la croissance, était dominé par la loi de la rentabilité appelée “économie” et par la loi de la science appelée “technologie” - peu importe s’il s’agissait souvent de nécro-économie et de nécro-technologie.

Cher Saint Christophe, que devrait faire de nos jours celui ou celle qui voudrait suivre ton exemple?  Quelle est la Grande Cause pour laquelle il faudrait s’engager corps et âme, quitte à perdre sa gloire et son honneur, en acceptant de s’installer dans une cabane près d’un fleuve? Quel est le fleuve difficile à traverser? Quel est l’enfant en apparence léger, mais en réalité bien lourd qu’il faut impérativement transporter?

Le cœur de la traversée qui nous attend est vraisemblablement le passage d’une civilisation du “davantage” au “c’est suffisant” ou bien “c’est peut-être déjà trop”. Après des siècles de progrès au cours desquels la croissance et la fuite en avant étaient la quintessence du sens de l’histoire et des espoirs des hommes, envisager une “régression”, c’est-à-dire une inversion ou au moins un arrêt de la course folle du citius, altius, fortius, peut effectivement sembler inégal. Beaucoup pressentent et doivent bien admettre que cette course est devenue autodestructrice (l’effet de serre, la pollution, la déforestation, l’invasion des composés chimiques incontrôlables ainsi que de nombreuses autres blessures infligées à l’homme et à l’environnement en témoignent).

Il faut donc réintroduire et s’imposer des limites: ralentir le rythme (de croissance et d’exploitation), réduire (la pollution, la production et la consommation), atténuer (notre pression sur la biosphère et toute forme de violence). Il faut une véritable « régression » par rapport au « plus vite, plus haut, plus fort »: c’est difficile à accepter, difficile à faire, voire même à dire.

C’est pourquoi on radote des formules pour tenter de résoudre la quadrature du cercle en parlant de « développement soutenable ou durable » ou bien de « croissance qualitative et pas quantitative », sauf que l’on se réfugie derrière de vagues propos lorsqu’il s’agit concrètement de traverser le fleuve de l’inversion de tendance.

Et pourtant c’est bien ce qui nous est demandé, pour des raisons de santé de la planète et pour des raisons de justice: si nous ne voulons pas que la biosphère s’écroule, nous ne pouvons pas multiplier par 5-6 milliards l’impact environnemental de l’homme blanc et industrialisé; de la même façon nous ne pouvons pas croire qu’un cinquième de l’humanité puisse continuer à vivre au détriment des quatre cinquièmes restants, de la nature et des générations à venir.

Le passage, de cette civilisation, focalisée autour du dépassement des limites à une civilisation de l’autolimitation, du « enoughness », de la « Genügsamkeit » ou de la « Selbstbescheidung », de la frugalité, est une tâche qui paraît aussi simple que démesurée. Il suffit de penser aux difficultés que peuvent éprouver un fumeur, un toxicomane ou un alcoolique perdu qui veut sortir de sa dépendance, malgré la connaissance des risques s’il continue et malgré les avertissements préalables (infarctus, crises etc.). Le médecin a beau essayer de les convaincre, en instillant la peur de la mort ou de l’autodestruction, il n’arrive pas à les faire changer. Ils préfèrent encore vivre avec la mutilation et chercher de quoi repousser l’heure des comptes.

 Voilà la raison pour laquelle j’ai pensé à toi, Saint Christophe: tu as su renoncer à l’emploi de la force et tu as accepté un service de peu de gloire. Tu as mis toute ta conviction, toute ta force et toute ton autodiscipline au service d’une Grande Cause d’apparence humble et modeste. On t’a fait devenir – peut-être un peu abusivement - le patron des automobilistes (après avoir été - de façon plus appropriée - le patron des portefaix): de nos jours tu devrais inspirer ceux qui laissent leur voiture et passent au vélo, au train ou à la marche! Le fleuve qu’il faut traverser est celui qui sépare le bord de la perfection technique, de plus en plus sophistiquée, du bord de l’autonomie à l’égard des prothèses technologiques: il faudra apprendre à passer de « beaucoup de kWh à peu de kWh », d’une suralimentation à une alimentation plus équitable, de la vitesse supersonique à des rythmes plus humains et moins consommateurs d’énergie, de la surproduction de chaleur et de déchets polluants à un rapport plus harmonieux avec la nature. Autrement dit, il faut passer de la recherche du dépassement des limites à un nouveau respect des limites, d’une civilisation de l’artificialisation toujours plus poussée à une redécouverte de la simplicité et de la frugalité.

Cependant la peur d’une catastrophe écologique ou les premiers signes d’écroulement de notre civilisation (de Tchernobyl aux algues dans la mer Adriatique, du climat devenu fou aux déversements de pétrole dans la mer) ne réussiront pas à provoquer un changement d’attitude. Il nous faut quelque chose qui nous pousse positivement, qui rassemble à ce qui t’a amené à chercher une autre vie et à donner un autre sens à ta vie, plus élevé par rapport à ton existence précédente seulement placée sous le signe de la force et de la gloire. Ton renoncement à la force et la décision de te mettre au service de l’enfant, forment une belle parabole illustrant la “conversion écologique” devenue nécessaire aujourd’hui.



Publié dans „Lettera 2000“, Eulema Edizioni, février-mars 1990

(traduction de Christine Stufferin)

 

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