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Le Prix International Alexander Langer 2008 décerné à AYUUB, village de Somalie – motivations
Le comité scientifique et de garantie de la Fondation Alexander Langer - composé de Anna Maria Gentili (présidente), Anna Bravo (rapporteur), Gianni Tamino, Barbara Bertoncin, Fabio Levi, Edi Rabini, Ursula Apitzsch, Liliana Cori, Helmuth Moroder, Francesco Palermo, Pinuccia Montanari, Margit Pieber, Grazia Barbiero et Mao Valpiana - a dé­ci­dé d’attribuer le prix 2008, doté par la Fondazione Cassa di Risparmio/Stiftung Südtiroler Sparkasse de Bolzano de 10.000 euros, au village Ayuub, en souvenir de sa fondatrice Maana Suldaan ‘Abirahmaan ‘Ali ‘Iise.

En 1992, pendant la crise en Somalie après la chute de Siad Barre, Maana Suldaan ‘Abirahmaan, fille du dernier sultan de Merca, voit les rues de la ville remplies de femmes et d’enfants abandonnés fuyant la violence et la faim. Elle leur ouvre les portes de sa maison, les soigne et les nourrit, aidée par un groupe de femmes somaliennes. Le pays a sombré dans le chaos et est à la limite du supportable. L’état n’existe plus et les chefs de guerre s’affrontent durement pour la domination du territoire. Pourtant, en dépit de tout, on peut faire quelque chose - c’est le premier enseignement donné par Maana. On cherche les familles des enfants et ceux qui sont restés seuls sont confiés à des mères adoptives. On organise une école maternelle et un centre médical nutritionnel, où l’on suit 500 petits, on assiste les accouchements et on soigne les maladies endémiques. On crée des écoles, qui en 2007 accueillent 12.215 élèves/étu­diants. 300 km de canaux d’irriga­tions sont remis en place. Une ONG et un village sont fondés, une partie du désert est transformée en oasis avec un jardin potager, des fleurs, des arbres et des animaux. L’organisation et le village sont tous les deux nommés d’après Ayuub (en français Job), un enfant trouvé près de sa mère morte.

Maana nous montre que reconstruire ne signifie pas forcément reproduire le passé. Elle agit suivant la tradition de solidarité communautaire des familles éminentes tout en la renouvelant profondément. Le village Ayuub a une administration démocratique qui cherche à surpasser les divisions tribales, de caste et de genre. En dépassant une mentalité largement répandue, les étudiants sont en majorité des jeunes filles. Quand en 2004 apparaît une lueur de paix et un parlement provisoire est mis en place, Maana plaide pour une représentation féminine accrue (et les femmes atteindront 12 pour cent). Mais surtout, elle s’engage d’une façon très active à convaincre les femmes d’aban­donner des pratiques nuisibles comme l’infibulation. Dans ce but, elle enseigne à la transformer en un rite symbolique qui préserve l’intégrité physique des petites filles. Elle répétait souvent que « Les femmes constituent la plus grande ressource pour la Somalie. Si dans ce pays martyrisé la vie continue après des années de guerre, c’est grâce à elles ! »

 

Maana n’est pas seule dans son travail. Elle a l’aide d’Elio Sommavilla, un prêtre du Trentino, professeur de géologie de l’Université de Ferrare qui a fait de la Somalie sa terre d’adoption, une terre qu’il veut soigner, tout en la respectant. C’est pourquoi il lance des projets simples pour trouver de l’eau, en faisant attention à l’environnement. Avec des jeunes somaliens il crée l’associa­tion « Water for life - Acqua per la vita ». Le siège est à Trente, tout en créant des liens avec d’autres villes. L’association bénéficie de financements publics et au même temps organise des parrainages et des jumelages entre 26 écoles en Italie et le même nombre d’écoles du district de Merca. Il s’agit d’un échange culturel intense. En Somalie les enseignants et les jeunes sont amenés à récupérer leurs meilleures traditions artistiques et expressives et participent aux groupes de dance, de musique, de théâtre, de sport ainsi qu’aux ateliers artisanaux où l’on produit des objets qui ensuite seront vendus dans les écoles jumelées. Les jeunes italiens répondent en envoyant des messages, des vidéo ou des petites sommes d’argent recueillies en famille, en luttant contre le gaspillage de matière et d’énergie et en collaborant aux tâches ménagères. Tout le monde peut faire quelque chose, voilà un autre enseignement de Maana. Et on peut agir ensemble sans que l’on doive renoncer à soi-même - comme elle, femme, somalienne, musulmane et Elio Sommavilla, occidental, homme, prêtre catholique.

 

Maana est décédée soudainement le 14 décembre 2007, à l’âge de 54 ans seulement. Selon ses collaborateurs sa mort prématurée n’a pas été causée par son travail fiévreux et soutenu, mais plutôt par l’angoisse vécue devant le flux des réfugiés venant de Mogadiscio qui ne faiblissait pas.

 

Mais Ayuub reste. En attribuant le prix 2008 au village créé par Maana Suldaan ‘Abirahmaan, la Fondation Alexander Langer entend aussi marquer sa solidarité avec les collaboratrices et les collaborateurs de Mana ainsi qu’avec ses ami(e)s et les soutenir dans leurs efforts pour entretenir l’héritage légué par Maana.