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Le Prix International Alexander Langer 2006 décerné à Ibu Robin Lim - Avis motivé du jury
Ibu Robin Lim a 49 ans et vit à Bali avec son mari, ses sept enfants et sa petite nièce. Elle est de descendance variée: en faisant l’histoire de sa famille on passe par les Etats-Unis, l’Indonésie, la Chine, les Philippines, l’Allemagne, l’Irlande.

La complexité de ses origines se reflète aussi dans la variété de son travail et de sa personnalité. Elle est environnementaliste, pacifiste, poétesse, mais elle est avant tout obstétricienne. Depuis plusieurs années elle unit le savoir traditionnel des femmes et les connaissances acquises pendant son cursus de formation. L’expérience accumulée a été couchée par écrit dans des livres et des manuels qui parlent de la grossesse, de l’accouchement, de la maternité, de plantes et de nutrition.
Ibu Robin s’est fixée des tâches bien difficiles: elle veut empêcher l’expropriation des connaissances des femmes de la part des médecins et elle lutte contre la médicalisation débridée de la naissance ainsi que contre la malnutrition - en Europe le processus de médicalisation s’est fait à partir du XIXe s., tandis qu’en Indonésie il a été amorcé récemment. En assistant les futurs mères elle apporte son savoir-faire et témoigne d’un dévouement indéfectible. Elle veut assurer aux enfants une naissance non-violente. Ibu Robin travaille sur le terrain, puisqu’elle veut porter et diffuser partout où il soit possible ses pratiques «douces». C’est pourquoi elle est aussi nommée «obstétricienne aux pieds nus» ou bien «rouge-gorge», car elle réussit à arriver dans des endroits qui habituellement sont accessibles uniquement aux oiseaux. En 1994 elle a fondé l’association sans but lucratif Yayasan Bumi Sehat (fondation terre saine) pour pouvoir continuer à travailler comme sage-femme d’un village à l’autre et au même temps avoir une base, un dispensaire de soins, un centre où les (futures) mères peuvent se rendre pour les consultations.
La catastrophe du tsunami du 26 décembre 2004 marque un changement majeur dans sa vie. Elle s’est tout de suite rendue dans la région d’Aceh, dans le nord de l’île de Sumatra. A Aceh, en proie à une guerre civile depuis 30 ans, le 70% de la population est morte, le tissu social a été détruit et les survivants sont traumatisés. Ibu Robin a tout de suite commencé un travail extraordinaire de secours médical et soutien psychosocial. Elle est aidée par son équipe de bénévoles que l’on appelle les «anges des vitamines».
Il y a d’énormes problèmes structurels, mais Ibu Robin peut compter sur son expérience. Connaissant déjà la situation sanitaire extrêmement grave de Bali et pour faire face à la demande sanitaire grandissante elle ouvre son dispensaire à toute la communauté et commence à soigner aussi les parents malades que les femmes, parfois, amènent avec elles. C’est un endroit où les différentes traditions religieuses sont respectés et on oublie les tensions religieuses et politiques. Ibu Robin utilise les remèdes naturels, connaît les pratiques de la médecine chinoise traditionnelle et soigne aussi par l’homéopathie. C’est pourquoi elle a aussi créé son jardin botanique pour y cultiver les plantes (les simples) et les faire connaître. Elle rassemble les savoirs de Bali, des Philippines, de la Malaisie et de Hawaï, c’est-à-dire pratiquement de tout le Sud-Est asiatique. Elle a aussi organisé une petite fabrication d’objets artisanaux ou de produits ou remèdes à base de plantes (par ex. du talc bébé) ou bien pour réaliser de la layette. A côté, un petit commerce où les vendre. Par là elle donne du travail à des mères. Et tout cela dans un tout petit village près de la ville de Ubud.
A Aceh elle a mis sur pied un projet pour la création d’un centre avec une petite clinique, une grande sale, une bibliothèque, une cuisine et un espace avec des jeux pour enfants. Avec l’IDEP Foundation de Bali, une organisation qui soutient le travail de Ibu Robin, Bumi Sehat construit rapidement une clinique où on arrive à soigner presque 1500 personnes par mois. D’un côté il y a des malades souffrant du paludisme ou des blessés qui doivent être opérés immédiatement et de l’autre la structure manque de sang, les lignes électriques sont détruites, il n’y a pas les moyens pour acheter du matériel pour l’énergie solaire, le carburant destiné aux les générateurs coûte énormément cher, bref, ils travaillent dans des conditions d’émergence absolue.
Ce qui frappe avant tout dans le travail de Ibu Robin est le mélange d’amour, de fermeté et de pragmatisme. Quand elle se retrouve pour la première fois à intervenir dans un milieu islamique et se rend compte que les femmes n’osent pas sortir avec la tête découverte même pas après le tsunami, elle trouve la solution en se procurant des mètres de tissu. C’est certainement grâce à ce type de solutions que l’on peut dire que Ibu Robin n’a jamais rencontré de gros problèmes de communication.
Il n’est pas difficile de s’imaginer qu’elle a le même état d’esprit quand il s’agit de gérer les situations délicates, comme par ex. quand elle refuse de prendre partie pour les forces gouvernementales ou pour les séparatistes, qui depuis des dizaines d’années sont en lutte dans la région de Aceh et qui, toutes les deux, ont commis de graves atteintes aux droits humains. Et elle a gardé cette position de parfaite neutralité aussi après le fragile accord de paix signé après le tsunami. Pour elle c’est la seule façon de pouvoir aider tout le monde de la même manière. Cet attitude ne témoigne pas d’une volonté de se retirer de la politique, mais plutôt de la volonté de mettre son travail sur le plan des émotions, du vécu personnel, du contact psychologique et corporel.
Parmi les enseignements de Ibu Robin, il y a aussi la conviction que celui/celle qui souffre a besoin de beauté et que la fragilité peut et doit devenir source de force. L’un des résultats les plus importants qu’elle croit avoir obtenu est que à Bali «les femmes les plus pauvres ont les accouchements les plus beaux, que même une clinique très chère ne pourrait pas leur offrir.» L’une de ses initiatives les plus intéressantes a été celle de présenter une poétesse de Aceh lors d’un festival de littérature à Bali, pour contribuer à changer l’idée fixe de la région de Aceh comme terre de catastrophe(s) et de besoin et montrer que Aceh est aussi une terre de poésie et de richesse spirituelle.
Ibu Robin est toujours fidèle à sa conviction que si on donne valeur et responsabilité aux victimes, on les rends protagonistes de leur propre salut.


Le comité scientifique et de garantie de la Fondation Alexander Langer - composé de Annamaria Gentili (présidente), Gianni Tamino (vice président), Anna Bravo, Barbara Bertoncin, Fabio Levi, Edi Rabini, Ursula Apitzsch, Liliana Cori, Helmuth Moroder, Francesco Palermo, Pinuccia Montanari, Margit Pieber, Grazia Barbiero et Mao Valpiana - a décidé d’attribuer le prix 2006, doté par la Fondazione Cassa di Risparmio/Stiftung Südtiroler Sparkasse de Bolzano de 10.000 euros, à Ibu Robin Lim, directrice de la fondation-association sans but lucratif Yayasan Bumi Sehat.