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Prix Alexander Langer 1999 au couple chinois Ding Zilin et Jiang Peikun
Le Comité de Garantie de l'association "PRO EUROPA, lentius, profundius, suavius", composé par Peter Kammerer (président), Birgit Daiber, Lisa Foa, Renzo Imbeni, Simonetta Nardin, Anna Segre, Gianni Sofri, Gianni Tamino, Massimo Tesei, a décidè à l'unanimité d'attribuer le prix 1999 à Ding Zilin et Jiang Peikun.

Motivation:
Ding Zilin est une femme chinoise d’environ 60 ans – de même que son mari Jiang Peikun -, qui, il n’y a pas longtemps encore, n’étaient pas connus au niveau international – et surtout en Italie – à cause de la nature silencieuse et très peu “ médiatique ” de leur activité. Toutefois, au cours des derniers mois, au même temps que l’intérêt montait autour de l’anniversaire du Printemps de ’89 et du massacre de Tiennamen au cours de la nuit du 4 juin de la même année, on a assisté à une véritable “ découverte ” du personnage, qui est aujourd’hui considéré comme le représentant le plus remarquable de la dissidence chinoise.
Ding Zilin et Jiang Peikun étaient professeurs de philosophie à l’Université du Peuple de Pékin, et ils étaient membres du Parti communiste chinois. Ils n’avaient qu’un enfant, âgé de dix-sept ans, Jan Jelian, étudiant au lycée. Jelian partecipa activement, malgré les inquiétudes de ses parents, au grand mouvement du Printemps. La soirée du 3 juillet il sortit, et vers onze heures du soir il fut tué près de la place de Tiennamen d’un coup de feu tiré par un soldat. Il fut l’une des premières victimes de cette effrayante nuit. On ne connaît pas encore le nombre exact des victimes : on parle de centaines de morts (et de milliers de blessés), à Pékin ainsi que dans d’autres grandes villes. Il faut ajouter également toutes les arrestations et les condamnations - même à mort - qui en suivirent. Selon les organisations pour les droits de l’homme il y aurait eu un millier de victimes. Selon les sources du gourvenement, le nombre est dérisoire. Officiellement le régime a toujours nié le massacre tout en dénonçant les “ désordres ”, qui auraient été provoqués et menés par un petit groupe “ d’agitateurs contre-révolutionnaires ”.
Il y a dix ans, peu après la mort de leur enfant, Ding Zili et Jang Peikun ont décidé de se déployer avec toutes leurs forces afin de reconstruire ce qui était arrivé. Ils choisirent et proposèrent de rédiger une liste des morts (nom, prénom, origine, ciroconstances de la mort), et également une liste des rescapés, les plus malheureux, ceux qui étaient restés mutilés et invalides, privés de tout secours. Dans cette besogne ils ont reçu l’aide de quelques parents de victimes rencontrés au hasard ou à la suite de longues et coriaces enquêtes.
Il s’agissait – et il s’agit encore – d’une activité assez difficile. Tout d’abord a cause de l’hostilité du gouvernement, qui n’a pas emprisonné Zilin (à cause de son prestige grandissant), mais qui a tout de même soumis le couple aux arrêts domiciliaires tout en enquêtant sur leur activité. En ce moment Ding Zilin et son mari se trouvent aux arrêts domiciliaires. Ding Zilin a perdu son poste de professeur et elle a été exclue du parti ( officiellement, elle aurait oublié de renouveler à temps sa carte).
C’était difficile d’avoir des renseignements, repérer les personnes, et surtout les convaincre à parler. Il fallait franchir une barrière de silence, qui avait été érigée à cause del’humiliation de la négation de ce deuil, par la crainte des possibles rétorsions, par l’envie d’oublier. Ding Zilin, malgrè tout, est arrivée à reconstruire partiellement, et à rendre publiques, 155 histoires de jeunes qui sont morts lors du grand massacre, et une dizaine d’histoires de réscapés qui portent sur leur peau et dans leur malheur quotidien les signes de cette nuit.

Ce qui nous a touché dans l’histoire humaine, éthique et politique de Ding Zilin, on pourrait le résumer ainsi.
Cette femme extraordinaire revendique avant tout le droit à la mémoire. Elle dit : “ Une personne peut faire beaucoup de choix : moi, j’ai choisi de documenter la mort ”. “ J’ai franchi une montagne de cadavres, j’ai flotté au milieu des larmes des familles des victimes ”. “ La vie est sacrée. Mais, la mort aussi est sacrée...[..] Le peuple chinois peut avoir beaucoup de buts et de rêves à atteindre, mais je pense qu’il faut se poser une priorité, à savoir s’il faut accepter un système moral qui laisse tomber dans l’oubli la valeur de la vie humaine. Je pense que ce serait là ma réponse si quelqu’un me demandait pourquoi j’ai choisi de documenter la mort ”. “ Je ne veux pas que ces victimes soient mortes dans l’anonymat, en des circonstances inconnues ”.
La recherche de Ding Zilin part justement de cette envie de rendre aux victimes leur visage et leur nom, ainsi qu’un sens – en quelque sorte – à leur mort. Il y a également un désir d’essayer de soulager et de montrer sa solidarité à ceux qui – suite à la négation officielle du massacre – n’avaient même pas droit au deuil. Il ne faut pas non plus oublier que Ding Zilin et Jiang Peikun ont construit un reseau d’aide aux familles et aux invalides, complétement démunis et privés de toute assistance.
Témoin de la mémoire plutôt que militante politique, Ding Zilin est tout à fait consciente qu’elle se trouve au sein d’une bataille non violente pour la démocratie et les droits de l’homme en Chine. Récemment elle a porté plainte contre les responsables, en les dénonçant officiellement, et tout en demandant aux plus hautes autorités d’ouvrir une enquête judiciaire. Wei Jingsheng, le plus célèbre parmi les dissidents chinois, a fait remarquer que Ding Zilin incarne au mieux le grand fossé qui s’est creusé, entre le régime et la population, après le massacre de Tiennamen. Le directeur de Droits de l’homme en Chine a affirmé que “ en ce qui concerne les droits de l’homme Ding Zilin est la plus active et la plus respectée en Chine, pour le travail impitoyable et courageux qu’elle mène depuis dix ans, dans des conditions extrêmement difficiles et hostiles ”.
Le prix Alexander Langer 1999 veut avant tout rendre hommage au respect de la vie : une valeur dont Ding Zilin et Jiang Peikun ont été des témoins courageux et infatigables. Mais aussi, on veut rendre hommage à leur lutte pour la démocratie, les libertés civiles et politiques, les droits de l’homme, dans un contexte si difficile comme celui asiatique, où des régimes politiques règnent sur “ des cultures ”, sur cette partie du monde, si vaste et importante.

Le comité de garantie de l’association Pro Europa :
Peter Kammerer (président), Gianni Sofri, Birgit Daiber, Lisa Foa, Renzo Imbeni, Simonetta Nardin, Anna Segre, Gianni Tamino, Massimo Tesei