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Yolande Mukagasana: 15 anni dopo in Ruanda, il genocidio continua

Mon fils aîné aurait eu trente ans. Mes filles, 27 et 28 ans. J’aurais vu peut-être leurs enfants.
Le dernier jour de mon bonheur avec les miens, c’était le 5 avril 1994.
Je suis rentrée du dispensaire, heureuse de rentrer comme d’habitude et tous mes enfants étaient en vacances scolaires. Enfin, pouvoir être cinq à table. Ne jamais finir de manger à force de bavarder.
Perdue dans mes pensées, j’ouvre la grille du jardin, je vois plusieurs petites femmes habillées traditionnelles qui m’accueillent en danses rwandaises. « Yeeee, yeeee, yeeee, yeeee, ye nimuberwe bakobwa… » de Kamaliza. Elles avaient toutes pris des habits traditionnels de leurs mamans. Ma Nadine portait les miens. Je ne peux savoir qui avait arrangé tout cela, mais c’était très émouvant.

J’ai pleuré de bonheur. Je me souviens et je me souviendrai toujours.
 « Maman, ne pleure pas ; c’est une surprise que nous avions voulu te faire. Ne sois pas triste ». Je ne suis pas triste, je pleure de joie. Je vous remercie, allez vous préparer pour ne pas salir les habits de vos mamans et nous allons boire un thé. Je vais aussi vous acheter des beignets.

Qu’elles étaient belles ! Aucune d’elles n’a survécu au génocide.

Je ne veux pas vous parler des morts car nos morts ne sont pas morts. Ils essaient tant bien que mal de nous protéger, nous, les survivants du génocide des Tutsi du Rwanda de 1994. Même si nous sommes découragés car le génocide ne s’arrête pas et qu’ il continue sous une autre forme. La seule porte de sortie pour un assassin est de continuer à assassiner. Car le vrai juge qu’il a est sa conscience, même s’il affiche un autre visage et qu’il port un masque. Nos morts le hantent et hanteront toujours ses nuits.

On ne réconcilie pas les assassins et leurs victimes car les victimes ne sont plus là pour se réconcilier. On ne réconcilie pas les survivants avec ceux qui continuent de les tuer. Ceux qui veulent faire quelque chose, il n’y a qu’un chemin à prendre si nous voulons réussir. La justice suivie de réparation qui viennent reconstruire les rescapés car ils sont dans le besoin il y a quinze ans qu’ils attendent. La justice pour reconstruire les assassins qui en ont besoin mais aussi veulent redevenir des humains car en tuant les innocents, ils ont commencé par tuer leur propre humanité.

Pour nous, les rescapés du génocide des Tutsi de 1994 au Rwanda, nous ne pouvons pas refaire notre vie. Nous n’avons pas encore la vie puisque nous n’avons même pas encore confiance en notre survie. Depuis juillet 1994, l’arrêt officiel du génocide, les assassins ont continué à tuer les rescapés jusqu’à nos jours. Et même si nous restons dans la survie depuis quinze ans, ce n’est pas normal, nous aurions du passer cette étape qui est devenue maintenant un statut que le monde nous a imposé.

Aujourd’hui encore les rescapés disparaissent. Leurs corps sont retrouvés dans des rivières loin de chez eux. Les autres, on ne les trouvera sans doute jamais comme certains corps des nôtres massacres en 1994. Que faire?
Je me demande souvent quand nous allons rencontrer nos morts et qu’ils nous demandent ce que nous avons fait, nous qui avons survécu, ce que  nous allons leur dire. Il y’aura encore des procès. Mais cette fois-ci puisqu’ils seront parties civiles et nous, les accusés, qui sera le juge? J’essayerais de dire que j’ai fait selon mes moyens. Que j’ai témoigné tout simplement  de ce qu’ils ont vécu, de ce que j’ai vu et entendu car c’est cela qui est aussi l’essence de ma vie. Je leur raconterai comment le monde ne les a pas seulement abandonné à la mort, mais que nous avons continué à vivre dans le même abandon des autres humains.

Nous avons accepté de nous lever le matin et de tomber nez à nez avec les assassins de nos familles, nous nous disons bonjour comme si de rien n’était.
Nous avons accepté de rencontrer nos violeurs, ceux de nos enfants, de nos mères etc…
Nous avons accepté de témoigner à Arusha. Un tribunal pénal international qui ne prévoit rien pour nous sortir de la misère et de le peur. Aucune réparation n’est prévue pour les rescapés. Certains rescapés qui ont eu le courage d’aller témoigner à Arusha ont été tués lorsqu’ils sont rentrés au Rwanda.
Un tribunal où nous n’avons aucun droit de nous porter partie civile et que nous sommes réduits au rang de témoins pour ne pas demander de réparation. De toute façon cela n’est pas prévu dans la création de ce tribunal! Nous devons marcher au pas que l’ONU impose. La loi du plus fort.
Nous avons accepté de témoigner devant les Gacaca. Nous, personne ne peux se rendre compte que lorsque nous témoignons nous revivons l’horreur de 1994 au Rwanda. Les uns pour avoir été poursuivi par leurs frères, leurs associés, les associés de leur père ou de leur mère, nos meilleurs amis. Des femmes poursuivies et violées par leurs employés ou leurs ouvriers ou même par des enfants de la rue. Déshumanisées, humiliées et nous devons vivre avec cela et avec ceux qui l’ont fait. Les assassins chasseurs ont parfois lancé leurs chiens à la chasse des Tutsi comme du gibier.

Nous avons beaucoup de traumatismes non soignés et plus tard, nous serons sans doute des cas purement psychiatriques car nos traumatismes grandissent avec l’âge et le désespoir. Comme ça, nos témoignages n’auront plus aucune valeur. On dira, “il divague car il est fou, ce qu’il dit n’est pas la vérité”. Comme ce génocidaire Come, lorsqu’il est allé au tribunal avec mon livre à la main en disant que je ne dis pas dans mon livre, « La mort ne veut pas de moi » qu’il a tué. Lorsque le jury lui a demandé ce qu’il pense du témoignage de Spérancie, il a répondu qu’il y a eu trop de soleil qui lui a tapé sur la tête et qu’elle n’est pas bien.
Bientôt le génocide des Tutsi de 1994 au Rwanda deviendra « un détail de l’histoire » comme a dit un certain Monsieur Le Pen à propos des chambres à gaz qui ont servi à exterminer le peuple juif. Ou encore, la difficulté de la mémoire pour le génocide arménien qui n’a presque pas eu de survivant pour raconter.

Ces jours-ci j’ai lu avec consternation que les nôtres jetés dans des rivières et qui ont abouti dans le lac Victoria, leurs os servent aujourd’hui à des rituels de sorcellerie ougandaise ou des grigris à touristes ?
Qu’avons-nous fait pour mériter cela ?

La réconciliation entre le Rwanda et les Etats, surtout les Etats occidentaux est faite puisque le Rwanda y ouvre des Ambassades. C’est un bon signe que le Rwanda veut s’ouvrir au monde. Mais, le monde veut-il s’ouvrir au Rwanda? Faut-il que le Rwanda sacrifie le génocide à la bonne entente entre eux et mon pays ? Faut-il condamner les générations rwandaises pour cela?
Faudrait-il tuer tous les rescapés de 1994 qui continuent à faire honte au monde et qui ne savent pas avaler leur chagrin? Pourtant nous l’avons avalé.
Pourtant nos cœurs sont les seules tombes des nôtres. Mais cela ne suffit pas car nous voir pour nos bourreaux, c’est voir le crime en face. Et cela ne leur est pas supportable. Protégez-vous pour protéger l’histoire du génocide des Tutsi du Rwanda et tous les autres génocides.

A vous nos enfants, les orphelins du génocide, soyez courageux comme vous l’avez été. Vous vous êtes élevés par vous-mêmes. Même ceux qui se sont perdus, ce n’est pas de leur faute. Vous étiez comme des aveugles qui marchent sans guide. N’oubliez pas que vous êtes vos propres ancêtres et les ancêtres de vos générations. Ne lâchez rien sous aucun prétexte. Ne grandissez pas dans la haine ni la honte. Grandissez dans l’amour pour ne pas donner raison à nos assassins

Chers frères, chères sœurs rescapés. Restons vigilants. Ceux qui sommes encore en vie, ce n’est pas par pitié une prise de conscience des assassins des nôtres et de nos assassins propres car nous sommes des zombies.
N’oublions pas une chose très importante, Donner une éducation non criminelle à des enfants des criminels pour qu’ils ne grandissent pas criminels, c’est donner un espoir aux générations du notre Rwanda bien aimé.


Yolande Mukagasana

Rescapée du génocide des Tutsi de 1994 au Rwanda

 

Nella foto: Yolande Mukagasana a Bolzano in occasione della presentazione del suo libro "Le ferite del silenzio" - La Meridiana Editore Molfetta 2008